Robert Schumann – Carnaval Op. 9 – « Chiarina » à « Marche des Davidsbündler contre les Philistins »

Toutes nos excuses pour l’absence d’article hier soir : les membres de la Rédaction étaient tous occupés au point de n’avoir rien pu publier. Nous vous livrons donc deux articles pour aujourd’hui.

Nous avons donc vu ce que la fête du Carnaval pouvait évoquer à Schumann et la manière dont l’allégresse des festivités pouvait engendrer une magnifique pièce romantique, teintée du « flou de sentiments » si cher aux artistes de cette époque. Mais figurez-vous que Schumann, loin de dépeindre simplement une fête par la musique, s’implique aussi très personnellement dans son morceau. Au point de façonner un Carnaval dont ses amis, ses amours, et lui-même endossent le rôle des convives masqués.

Cet opus 9 nous situe cette fois-ci à Venise, cité canonique du Carnaval en Europe, où l’on retrouve pour l’occasion de très célèbres personnages issus de la Commedia dell’arte. Pantalon et Colombine, Arlequin, Pierrot… bref, toute une jolie société de rêveurs et autres farceurs rassemblée pour l’occasion des festivités ! Pour ne pas alourdir excessivement l’article, je ne vous présente aujourd’hui qu’une partie de l’ensemble du Carnaval, du morceau « Chiarina » jusqu’au dernier fragment, la « Marche des Davidsbündler contre les Philistins ». C’est aussi pour moi la partie la plus belle et la plus prégnante sur un plan émotionnel, qui saura vous plaire, du moins je l’espère…

Pour vous guider dans votre écoute, voici quelques éléments incontournables :

- « Chiarina » est le morceau qui dépeint en musique Clara Wieck, la future Mme Schumann. Cette pièce est très belle, à l’image de sa dédicataire, et porte l’empreinte de l’innocence qui caractérisait Clara aux yeux de Robert, alors qu’il n’était encore que le professeur de celle-ci…

- « Chopin » et « Paganini » sont des hommages rendus par Schumann à ses collègues éponymes, vous verrez qu’il copie admirablement leur style !

- « Estrella » et « Reconnaissance » sont liés à Ernestine von Fricken, la première fiancée de Schumann. J’aime beaucoup personnellement la « Reconnaissance » en ce que le morceau reflète bien le sentiment de l’heureuse surprise que Schumann doit ressentir en reconnaissant Ernestine, malgré le masque qu’elle porte !

- « Marche des Davidsbündler contre les Philistins » : la pièce la plus longue de l’ensemble qui reprend certains thèmes des morceaux précédents, et certainement la plus intéressante. Voyez l’énergie que Schumann déploie dès les premiers accords : cette marche rythmée au pas de course est le cri de guerre d’une foule de révoltés contre l’oppresseur – d’où la reprise dans le titre du mythe biblique du combat des Hébreux contre les Philistins. Mais ici, « philistin » prend un tout autre sens : les lecteurs d’Hannah Arendt reconnaîtront le terme péjoratif désignant les bourgeois, qui dans le temps de Schumann étaient les archétypes des personnes méprisant l’art et la culture dans ses formes nouvelles. Quoi de mieux qu’un soulèvement et une révolte romantiques pour manifester son désaccord?

En tout cas, l’interprétation de Claudio Arrau ne vous décevra pas, tant la verve et l’émotion se ressentent dans son toucher percutant et efficace…

Robert Schumann – Le Carnaval de Vienne op. 26 – Intermezzo

Ce lundi, mettons un masque avec Schumann, qui s’est bien inspiré de l’art du déguisement pour écrire deux opus entiers (9 et 26) sur la fête du Carnaval. L’opus 9 nous situe à Venise tandis que l’opus 26 nous emmène à Vienne, terre d’élection des plus grands compositeurs romantiques, où Schumann vécut en 1839. C’est sur ce Carnaval de Vienne (Fasching en allemand) que nous nous attarderons aujourd’hui, mais l’on vous promet que vous entendrez bientôt parler de l’opus sur le Carnaval de Venise ;-)

Le morceau d’aujourd’hui est donc l’Intermezzo du Carnaval de Vienne (Faschingsschwank aus Wien) et c’est certainement le morceau que le plus contre-intuitif de la série, composée de 5 pièces (Allegro – Romance – Scherzino – Intermezzo – Finale) : en effet, la teneur de cet Intermezzo est très mélancolique dans un contexte pourtant plus propice à l’allégresse et aux festivités joyeuses. Il n’empêche que c’est aussi, selon moi, la pièce la plus érudite et la plus efficace sur un plan mélodique, en ce que Schumann s’amuse sur les transpositions – i.e. la même mélodie jouée dans plusieurs tonalités différentes – pour meubler le morceau dont l’empreinte émotionnelle n’est pas en reste.

Nous vous avouerons aussi que la difficulté technique de cet Intermezzo est plutôt marquée : la main droite doit en effet faire résonner la mélodie lapidaire tout en devant jouer l’accompagnement, qu’on ne doit préférablement pas entendre plus que la mélodie, bien sûr!

Votre interprète ce soir s’appelle Arturo Benedetti Michelangeli, pianiste virtuose italien, considéré comme l’un des meilleurs du XXe siècle. Il fut entre autres le professeur de Martha Argerich et de Maurizio Pollini; bref que du beau monde, quoi !

En toute franchise j’ai hésité entre plusieurs versions, que je trouve vraiment bonnes : sur Youtube vous pourrez trouver celles de Alicia de Larrocha et de Sviatoslav Richter, qui ont des approches plutôt différentes du morceau mais la ferveur romantique ne manque à l’appel chez aucun des deux!