La Folia ou Folies d’Espagne

Jordi SavallPar Alexandra Carter – Audituri Te Salutant!

La Folia est à l’origine une danse populaire paysanne apparue au Portugal à la fin du Moyen-Âge. Elle a été assimilée à la Renaissance par le répertoire polyphonique de cour dans la péninsule ibérique et s’est répandue progressivement dans toute l’Europe au cours du XVIIe siècle, pour inspirer au final plus de 150 compositeurs jusqu’au XXe siècle.

La structure de la Folia est une ligne de basse répétée sur laquelle se déploient des variations improvisées (ou Diferencias) d’une très haute virtuosité, répétant en le modifiant un même motif musical. Ces caractéristiques expliquent son lien intime avec l’essor de la viole de gambe à la Renaissance (à tel point qu’on utilisait parfois le terme de «
Gamba » comme synonyme de « Folia »). Le 1er morceau présenté ici est la plus ancienne Folia connue aujourd’hui. Il s’agit d’une pièce anonyme de 1490, la chanson de berger Rodrigo Martinez, extraite du Cancionero de Palacio, et qui, conformément à la tradition de la Folia, donne lieu à de brillantes improvisations du joueur de viole contemporain Jordi Savall.

A l’époque baroque, la Folia se répand en Italie sous le nom de Follia, et en France sous l’appellation « Folie d’Espagne » que lui donne Lully. Elle connaît alors un très fort engouement. Parmi les thèmes musicaux nés de ces improvisations initiales s’impose peu à peu un thème unique, avec une mélodie de base et une suite d’accords, ré/La7/ré/do/fa/do/ré/la7 ré/La7/ré/do/fa/do/rém-la7/ré, qui devient le fondement d’innombrables variations dont les plus célèbres sont celles d’Arcangelo Corelli composées en 1700 et présentées ici dans la seconde vidéo.
Malgré sa structure très codifiée et sa mélodie imposée, la Folia s’est donc affirmée comme une source inépuisable d’improvisation et de spontanéité, imposant consciemment ou non sa présence dans la musique européenne et démontrant ainsi sa très grande vitalité sur plus de 5 siècles et à travers tous les courants musicaux, jusqu’à aujourd’hui. Parmi les compositeurs de Folias, on peut en effet citer, outre Lully, François Couperin, Marin Marais, Bach (Cantate des paysans), Salieri, Vivaldi, Scarlatti… Mais l’air et la structure de la Folia ont également inspiré d’autres mélodies telles que la Sarabande de Haendel (thème du film Barry Lindon) ou la Chaconne de Purcell. On la retrouve dissimulée dans l’andante de la 5e Symphonie de Beethoven. S’adaptant à toutes les sensibilités musicales, elle a directement inspiré à Liszt en 1863 sa Rhapsodie espagnole, 3e et dernière vidéo proposée ici , pièce pour piano solo qui fait entrer la Folia dans le répertoire romantique. Elle a également été reprise par Rachmaninov en 1931 dans ses Variations sur un thème de Corelli. Encore aujourd’hui, la Folia continue de nourrir notre imaginaire musical, inspirant notamment à Vangelis le thème du film de Ridley Scott 1492 : Conquest of Paradise (en français 1492 : Christophe Colomb).

Tobias Hume – Harke Harke

La musique du compositeur anglais Tobias Hume (vers 1569-1645) permet de s’intéresser aujourd’hui à un instrument caractéristique de la Renaissance: la viole de gambe (ou « viole de jambe »). Il s’agit d’un instrument à corde et à frettes joué à l’aide d’un archet. Il en existe en fait différents types, qui dérivent à l’origine du « Rebab » apporté en Espagne par les Maures vers le VIIIème siècle.

A l’écoute de la viole de Gambe, on comprend évidemment qu’elle ait été supplantée par les violoncelles, altos, violons dans les orchestres. Toutefois, les oreilles averties noteront que les sonorités de la viole sont bien différentes, chargées d’harmoniques et particulièrement timbrées.

Nous vous proposons donc un air de Tobias Hume, interprété par un maître espagnol de la viole de gambe, Jordi Savall. A l’écoute, j’en ai des frissons, et je trouve que cela ne manque en rien de « modernité », bien au contraire…