Rencontres – Ivo Varbanov

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Le pianiste Ivo Varbanov nous a accordé un entretien dans lequel il revient sur les moments forts de sa carrière et sur ses projets en cours. Il s’apprête à enregistrer le Concerto pour piano de Dimitar Nenov (1936), une première que nous ne manquerons pas de vous présenter lors de sa sortie !

Je suis né en Bulgarie. J’ai vécu en Italie de l’âge de 9 ans à l’âge de 21 ans. Après mes études en Italie, je suis parti m’installer en Angleterre pour étudier au Royal Northern College of Music de Manchester pendant un an avec Sulamita Aronowsky. Ensuite, je suis parti étudier à la Royal Academy of Music de Londres.

J’ai étudié avec Eleonora Karamisheva en Bulgarie, avec Riccardo Bertazzolo pendant 4 ans en Italie, puis à Milan avec la grande pianiste hongroise Ilonka Deckers formée à l’école de Liszt et qui était l’une des dernières élèves du professeur Thoman, lui même élève de Liszt.

A Londres, j’ai étudié avec Frank Wibaut à la Royal Academy of Music mais aussi avec Dennis Lee en privé.

J’ai quitté l’Italie pour des raisons professionnelles même si le pays n’avait pas les mêmes difficultés que la Bulgarie post-communiste dont la société était dans une période de transition et où la musique n’était pas une priorité. J’ai donc décidé de m’installer à Londres bien que ce soit une ville très fatigante : Londres offre des opportunités qu’il est plus difficile d’obtenir ailleurs.

En 2013, vous avez interprété le concerto pour piano de Tchaïkovsky No 1 au Royal Albert Hall – Que pouvez-vous nous dire sur cette expérience ?

C`était extraordinaire, pas uniquement de pouvoir jouer au RAH mais également compte-tenu des circonstances. J’avais 39 de fièvre mais je n’ai pas annulé. Il y a eu ­de belles choses ; j’étais heureux de pouvoir terminer le concert parce que j’ai pris environ 10 paracétamols ce jour-là afin de pouvoir jouer. Deux jours plus tard, la fièvre était toujours là et j’ai fini à l’hôpital avec la grippe aviaire !

J’étais très content des deux premiers mouvements mais le 3ème mouvement était loin d’être parfait à cause de la fatigue et de la perte de concentration. Certains de mes amis m’ont même demandé comment j’allais juste après le concert parce qu’ils avaient vu que je transpirais sur le piano !

C’était une expérience très intéressante malgré tout et on apprend beaucoup sur soi dans ce genre de situation.

Comment gérez-vous vos émotions avant un concert ?

J’ai appris à les gérer au fil du temps. Je ne suis pas une bête de scène : il existe des concertistes qui sont très à l’aise sur scène. J’ai appris à gérer la scène après des années d’expérience et de discipline. Plus vous préparez un concert, moins vous êtes stressé : c’est un fait.

J’aime à la fois l’expérience du solo, la musique de chambre et l’orchestre. Le mélange des trois est très important parce qu’ils impliquent différentes façons d’aborder le concert. La musique de chambre est très agréable parce que vous pouvez avoir la partition. En solo, il faut être bien plus concentré sur sa performance personnelle donc les émotions sont très différentes.

Vous arrive-t-il de jouer avec votre femme, qui est également pianiste ?

Oui depuis peu de temps finalement. Nous nous connaissons depuis l’âge de 14 ans. Nous avions le même professeur à Milan.  Nous avons commencé à jouer ensemble il y a 5 ans seulement, principalement parce que j’ai toujours trouvé le clavier trop petit pour jouer à 4 mains ! Mais nous formons un beau duo complémentaire et nous nous aidons mutuellement à améliorer notre niveau de jeu.

A part votre femme, qui d’autre a eu une influence majeure sur vous ?

Ma mère a eu une influence très importante. Je viens d’une famille de musiciens et du point de vue musical, elle a joué un rôle très important. Mon grand-père et ma tante ont aussi joué un rôle car ils étaient tous deux pianistes.

Par ailleurs mon professeur hongrois à Milan m’a permis de comprendre beaucoup de choses qui aujourd’hui semblent délaissées. Des règles de base notamment comme la manière dont votre corps doit se positionner par rapport à l’instrument de façon à produire le meilleur son possible. Beaucoup ignorent ces règles aujourd’hui, et par conséquent de nombreux pianistes disposent d’une palette de couleurs insuffisante parce qu’ils ne comprennent pas forcément comment positionner leur corps.

Vous avez enregistré un grand nombre d’œuvres – pouvez-nous nous parler de vos enregistrements favoris ?

Jusqu’à présent j’ai enregistré et commercialisé dix œuvres dont trois sortent cette année. Le montage est terminé et nous attendons leur sortie entre Septembre et Novembre. Nous sortons également un enregistrement de Petrushka et du Sacre du Printemps pour quatre mains avec ma femme (transcription originale de Stravinsky), que nous avons joués en Allemagne, en Espagne et en Angleterre l’année dernière.

Par ailleurs, je poursuis mon projet sur Brahms (j’enregistre l’intégralité des œuvres pour piano solo et musique de chambre avec piano de Brahms) et j’ai déjà enregistré les Sonates pour piano et violoncelle avec un ami Slovaque de longue date (Jozef Luptak).

De nouveau avec ma femme, à quatre mains, nous enregistrons une sonate de Brahms, la première version du quintett pour piano et les Variations de Haydn.

Ces œuvres ont été enregistrées sur un piano Steingraeber, pianos sur lesquels j’ai travaillé ces trois dernières années. Ce sont des pianos que j’aime beaucoup ; ils sonnent très bien et font à mon avis partie des meilleurs pianos d’artisans (avec les Fazioli). Ce sont bien sûr des préférences personnelles, mais l’avantage de la marque de Bayreuth vient de toute la recherche et du savoir-faire qu’il y a derrière la fabrication de l’instrument. Ce ne sont pas des Ferrari comme les Fazioli mais ils me conviennent mieux, en tout cas pour mon répertoire.

Qu’est ce qui fait un bon interprète à vos yeux ?

J’aime beaucoup d’interprètes. Bien entendu il y a les maîtres, qui ne sont plus forcément de ce monde, comme Richter ou Gilels. Il y en a d’autres comme le Français Samson François dont je possède quasiment l’intégralité des enregistrements. La liste est longue ! Je pense également à Clara Haskil ou encore Dinu Lipatti.

En ce qui concerne la génération contemporaine, je crois qu’il y a un vrai paradoxe. Je trouve qu’il y a plus de pianistes mais ceux qui se démarquent ne sont pas forcément plus nombreux. Il me semble que le contrôle de l’instrument et la maîtrise technique progressent au détriment de la compréhension de la musique. Je dirais même qu’on recule de ce point de vue-là ! C’est de plus en plus primitif et matérialiste au sens où l’instrument passe avant la musique. Le développement des enregistrements a créé une sorte de mythe de la perfection qui n’existe pas. Les enregistrements à partir des années 60 ont entraîné une recherche de la perfection qui peut en fait s’acquérir grâce au montage en post-production. Du coup, les interprètes ont commencé à essayer de reproduire cette perfection technique lors des représentations au lieu d’introduire toujours plus de musicalité ! L’enregistrement devrait être l’expression du concert, de la performance sur scène, et non l’inverse. La génération qui a suivi a été poussée à favoriser la perfection technique, ce qui a conduit à négliger l’appréhension du contexte, les aspects spirituels de la musique et j’en passe !

Bien entendu, parmi nos contemporains des interprètes comme Maria Joao Pires ou Daniel Barenboim par exemple sont extrêmement sérieux, mais il y en a d’autres que je n’irai pas forcément écouter par ce qu’ils ont moins à m’apporter d’un point de vue musical, spirituel ou humain.

Je pense que tout cela est notamment la conséquence d’une crise culturelle plus large dans laquelle nous sommes entrés depuis 30-40 ans. Le paradoxe, c’est que la chute du mur de Berlin a plutôt aggravé cette crise qui avait commencé avant. Au lieu d’améliorer la situation, je crois que la chute du mur l’a aggravée, non pas uniquement pour le bloc de l’Est mais aussi pour l’Ouest ! Il y avait des mécanismes en place qui permettaient à l’Ouest de concurrencer l’Est. Il existait des fonds qui favorisaient le développement de la culture et de la musique afin de toujours parvenir à dominer l’autre bloc. Mais à la chute du mur, les priorités ont changé, notamment à l’Ouest car il n’y avait plus d’ennemis culturels à abattre. C’est en tout cas mon opinion. Il me semble que beaucoup de changements de politique culturelle ont eu lieu dans les années 90 et je ne crois pas que ce soit le hasard.

Quel genre de musique écoutez-vous ?

J’écoute tout ce qui attise ma curiosité, y compris de la musique contemporaine, même si je ne suis pas un expert du genre.

Pour moi l’expérience de l’écoute est très importante. Beaucoup de musiciens classiques ont un système hi-fi médiocre chez eux ; donc soit ils écoutent de la musique avec une faible qualité de son, soit ils n’en écoutent pas du tout !

J’ai toujours essayé d’avoir un système de qualité produisant un très bon son.

Je collectionne aussi les albums et j’ai des enregistrements assez originaux. Pas uniquement du classique mais aussi du jazz et de l’ethno-jazz ou encore des projets de fusion classique.

Un de mes amis à Londres, Martin Anderson, possède un label (“Tocatta Classics”) qui publie uniquement des œuvres peu connues depuis 10 ans. Ils ont un catalogue d’environ 200 titres. J’enregistre avec eux et le Royal Scottish National dirigé par Emil Tabakov un concerto du compositeur bulgare Dimitar Nenov (1901-1953). Nenov n’est pas très connu mais il mérite d’être enregistré. C’était un artiste complet (et il était également architecte !). Après le coup d’état de Septembre 1944, Nenov fut viré de l’Académie de Musique en raison de ses origines bourgeoises, et tous ses enregistrements furent détruits. C’est une histoire tragique et une approche nihiliste qui a entraîné la destruction quasi-totale de l’œuvre d’un grand artiste bulgare

Si vous pouviez rencontrer trois compositeurs, lesquels choisiriez-vous ?

Le problème, c’est que je ne parle pas allemand… Mais si j’avais un traducteur, je choisirais d’abord Brahms car c’est un des compositeurs que j’aime le plus jouer. Et bien sûr, je serais très intéressé de rencontrer quelqu’un comme Mozart.

Et enfin, j’aurais bien aimé rencontrer Bill Evans que j’aime beaucoup.

Aimez-vous le cinéma ? Pouvez-vous nous recommander des films ?

Je suis très cinéphile. J’ai été un des organisateurs du festival de films bulgares à Londres entre 2003 et 2013. Maintenant que nous avons un enfant, il est plus rare que nous allions au cinéma mais j’aime beaucoup ça, en particulier les vieux films. La France est un de mes pays préférés pour le cinéma. J’ai tous les films de Robert Bresson et Eric Rohmer à la maison.

Par ailleurs, le documentaire sur Richter est à voir absolument.

Je me souviens aussi du film franco-roumain Le Concert que j’avais trouvé amusant. C’est évidemment un film intéressant pour qui a connu l’effondrement de la musique classique dans l’ère post-communiste ou pour qui a joué pendant cette période.

Je pense également à Amadeus de Milos Forman, qui a reçu beaucoup de critiques mais qui reste un film marquant sur la musique classique.

Que diriez-vous à quelqu’un qui ne connaît pas la musique classique ?

Une de mes amies a emmené à un de mes concerts son petit ami qui ne connaît pas vraiment la musique classique. Nous avons joué des sonates de Brahms avec mon ami violoncelliste ainsi que la sonate numéro 3 pour violon et piano. Je ne savais pas s’ il apprécierait le concert mais apparemment il était ravi d’y avoir assisté ! Je pense tout simplement qu’on n’offre pas suffisamment d’occasions aux gens de comprendre ce qu’est la musique classique.

Cela me rappelle une expérience intéressante qui a eu lieu à Rotterdam au moment du salon “Classical :Next”. Pendant la dernière soirée, ils ont organisé une sorte de Rave party avec uniquement de la musique classique. Des danses hongroises de Brahms au Sacre du Printemps de Stravinsky en passant par Petrushka, le Concerto pour piano de Camille St Saens, des Etudes de Chopin ou encore Carmen de Bizet. Les réactions, de musiciens bien sûr mais pas seulement, furent très positives !

Vous faites aussi du vin ?

Oui, j’ai un vignoble. Cela fait 20 ans que je m’intéresse de près au vin. Le contexte en Italie m’a poussé à aimer le vin en tant qu’accompagnement. Lorsque je suis arrivé en Angleterre, j’ai découvert qu’on faisait du vin ailleurs qu’en France et en Italie. J’ai remarqué qu’il existait beaucoup d’amateurs de vin en Bulgarie, et en 2003, j’ai eu l’idée un peu folle d’investir dans un terrain relativement peu cher et d’essayer de faire de la viticulture !

C’est important pour moi car c’est très différent de la musique, malgré quelques similarités. Cela m’aide à garder un certain équilibre et à rester sain mentalement. Dans mon métier, il y a un petit côté obsessionel qu’il est bon de contrebalancer en ayant une autre activité bien distincte.

Où aller si nous voulons vous voir jouer ?

En octobre, nous jouerons à Madrid (en solo et en duo pour présenter notre nouveau label). Puis nous irons nous produire en Bulgarie pour jouer le concerto pour piano de Dimitar Nenov. Ensuite en Pologne pour jouer le concerto pour piano de Tchaïkovski. Au printemps 2016, je jouerai le concerto No 4 de Beethoven en Bulgarie. A confirmer : le concerto de Schnittke, ce qui serait une première au Mexique. Enfin, nous avons une tournée prévue en Mai-Juin 2016 dans huit villes d’Angleterre dont Londres au St Johns Smith Square en juin.

Mais j’aimerais beaucoup venir jouer en France !

Le mot de la fin ?

Les cinq dernières années ont été éprouvantes mais intéressantes. On m’a découvert une Leucémie fin 2009 et j’ai du passer neuf mois à l’hôpital. Cela m’a forcé à faire une pause et à réfléchir. C’est pendant cette période que nous avons décidé de lancer un label avec ma femme. Nous avions des enregistrements disponibles mais nous voulions en contrôler les aspects artistiques et commerciaux. Nous enregistrons maintenant nos interprétations ainsi que celles d’autres artistes. Par exemple, en ce moment, nous travaillons sur un projet avec Dennis Lee, qui fut pour moi un mentor. Il enregistre l’œuvre pour piano de Claude Debussy avec nous et cela devrait sortir à l’automne cette année.

Rencontre avec Mark Kosower et Oh Jee-Won

Mark Kosower and Oh Jee-WonAu Cambodge où j’habite actuellement a eu lieu récemment un concert de Mark Kosower, violoncelliste international et de sa femme Oh Jee-Won, pianiste. J’ai eu la chance de faire partie de l’équipe organisatrice de ce concert qui était donné en faveur d’un projet d’école près de la frontière thailandaise. La salle était petite (environ 200 places) mais comble car les concerts de ce niveau ne sont pas nombreux à Phnom Penh.

Le couple de concertistes a régalé l’audience avec des morceaux choisis parmi les oeuvres de David Popper, Tchaikovsky, Manuel de Falla, Dvorak, Haydn et d’autres… Le Cygne du Carnaval des Animaux de Camille Saint-Saëns a été joué en bis, déclenchant un tonnerre d’applaudissements. Le son du violoncelle de M. Kosower était d’une pureté cristalline, un véritable enchantement.

A la fin du concert, j’ai eu la chance de pouvoir discuter avec les protagonistes de la soirée. J’ai notamment pu leur demander de recommander quelques morceaux aux lecteurs-auditeurs de ce blog. Ce sont des pièces que nous n’avions jamais présentées, donc cela tombe bien! Vous allez voir que le concerto pour violoncelle n’est pas des plus accessibles, il m’a fallu plusieurs écoutes pour apprécier… Mais finalement, vous verrez, c’est génial!

Concerto pour violoncelle et orchestre n°2 d’Alberto Ginastera (proposé par Mark Kosower)

Bagatelles de Beethoven (proposées par Oh Jee-Won):

Rencontres – Philippe Fournier

Philippe FournierEn décembre dernier, lamusiqueclassique.com a assisté à une représentation de Ma Vie avec Mozart d’Eric-Emmanuel Schmitt, qui avait lieu à la salle Gaveau, sous le parrainage du programme Esprit Musique de la Caisse d’Epargne. Avant la représentation, nous avons eu la chance de pouvoir poser quelques questions au chef d’orchestre Philippe Fournier, qui était à la direction ce soir-là, à la tête de l’orchestre symphonique Confluences.

Premier prix du diplôme supérieur de direction d’orchestre de l’Ecole Normale de Musique de Paris en 1984 (école ou enseigna Mady Mesplé, que nous avions rencontrée il y a quelques mois), le chef d’orchestre Philippe Fournier est le fondateur et directeur musical de l’Orchestre Symphonique Lyonnais qui fête ses 26 ans cette année, et pour l’occasion change de nom pour devenir l’Orchestre Symphonique Confluences.

Ecoutez-vous les interprétations d’autres chefs d’orchestre avant de travailler une oeuvre?

Je n’en écoute généralement pas – ou, à quelques exceptions près, beaucoup! De toute façon, on a forcément déjà entendu d’autres interprétations; il y a d’ailleurs toujours une version que l’on préfère, généralement la première que l’on a découverte…

Comment travaillez-vous une nouvelle partition?

Je réalise toujours une analyse en 6 parties:

- analyse musicologique (on replace l’oeuvre dans son contexte culturel, historique)
– analyse thématique (quels thèmes sont présents dans l’oeuvre, de quelle manière sont-ils agencés, évoluent-ils, communiquent-ils…)
– analyse harmonique (analyse des tonalités, enchaînements d’accords…)
– analyse orchestrale (place qu’occupe chaque instrument dans l’oeuvre, travail sur les timbres, les couleurs orchestrales, les techniques instrumentales utilisées, etc…)
– analyse sémantique (travail sur le message de l’œuvre, sa vocation, sa direction sensorielle, sa description, etc…)
– gestuelle: quels gestes vais-je utiliser? (afin d’exprimer la synthèse de toutes mes visions résultantes de mes différentes analyses précédentes.)

Au niveau de la lecture même de la partition, on lit naturellement tous les instruments en même temps, puisque c’est ensemble qu’ils forment le morceau. La lecture est à la fois verticale, et horizontale (lors de la présence de contrepoint, notamment…).

Quelle est la place du chef d’orchestre au coeur de l’orchestre?

Au coeur de l’orchestre, on ressent de nombreuses énergies… Grâce au chef d’orchestre, il se crée une symbiose entre tous les instruments – et en même temps, le chef d’orchestre fait également partie intégrante de cette symbiose… C’est un véritable bonheur collectif.

Ce bonheur que vous évoquez n’est-il pas incompatible avec l’immense concentration qui doit être requise?

Non, les deux choses ne sont pas du tout incompatibles… La vraie concentration dépasse le simple caractère technique: celle-ci doit être oubliée, elle a suffisamment été travaillée auparavant! Ce qui est sublime et qui prend le dessus lors d’une représentation, c’est le rapport humain. La musique n’est qu’un prétexte pour rencontrer l’autre.

A quoi pensez-vous avant de monter sur scène?

Je pense à l’instant présent. Je fais rapidement le tour dans ma tête de qui est dans la salle, et qu’est ce que je viens leur raconter.

A quoi pensez-vous pendant que vous dirigez? / Pensez-vous, même, ou êtes vous carrément dans la sensation?

Cela dépend totalement des moments, du repertoire ou du lieu… et heureusement cela évolue dans une soirée… mais bien entendu, globalement, il faut d’abord penser à ce que l’on doit faire pour diriger l’œuvre. J’ai une partition à jouer avec mes musiciens.

Philippe Fournier est un chef assez éclectique qui explore des horizons musicaux très variés, à l’instar de son spectacle Do You Speak Djembé, auquel vous avez peut-être assisté, puisqu’il s’est tenu entre les 17 et 29 janvier au Casino de Paris.

Rencontres – Mady Mesplé

Mady Mesplé est une célèbre soprano française, qui s’est illustrée dans plusieurs grands rôles d’opéra au long de sa carrière. Elle vient de faire paraître La Voix du corps, un livre dans lequel elle revient sur sa carrière, ainsi que sur la maladie de Parkinson dont elle souffre depuis plusieurs années.

Mady Mesplé, la voix du corps

Mady Mesplé nous avait donné rendez-vous au café Le Carré, place Saint-Augustin. Lorsque nous sommes arrivés, la première chose qui nous a frappés chez elle a été son œil vif, reflet de son intelligence et de son caractère bien trempé. L’heure que nous avons passée en sa compagnie a été passionnante. Nous avons bien entendu évoqué son livre émouvant, puis la conversation a dévié vers des sujets plus musicaux. Nous tenons à remercier chaleureusement Mady Mesplé pour sa disponibilité et sa gentillesse, ainsi que sa sœur et son attachée de presse. Voici une synthèse de notre entrevue :

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Je l’ai fait à la demande de l’association France Parkinson, car on m’a dit que je pouvais aider certaines personnes. Alors je l’ai fait… Françoise Carriez, qui m’a aidée à l’écrire, est une femme remarquable. Elle a trouvé les mots pour dire ce que je voulais dire.

Ce que je voulais entre autres, c’était faire passer un message : il faut se battre et garder espoir. Si l’esprit va bien, le corps va mieux.

Comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris que vous étiez malade ?

Quand je l’ai su, je n’y croyais pas, je ne savais même pas ce que c’était. Je me suis rendu compte que des choses changeaient. D’abord, je ressentais une très grande fatigue. Les médecins ne comprenaient pas pourquoi. J’ai toujours eu une tension très basse, et parfois je me sentais très mal à la fin du deuxième acte à l’opéra et je m’effondrais pendant quelques secondes. C’est cette même fatigue que j’ai connue au début de ma maladie. Un grand docteur parisien m’a donné des médicaments qui m’ont permis de passer le « flirt », période d’environ 5 ans pendant laquelle la maladie vous laisse tranquille. Mais après, celle-ci évoluant, il a fallu l’accepter.

Mady Mesplé

Parlons un peu de musique et de votre carrière. Pouvez-vous nous parler de votre relation à Lakmé, le rôle de votre vie ?

J’ai entendu au début de ma carrière que c’était un rôle insipide, que le personnage n’intéressait personne… Je me suis donc dit qu’il fallait que j’y trouve quelque chose. J’ai disséqué son personnage, et je lui ai trouvé du caractère, et du courage : quand même, elle sait qu’elle encourt la fureur de son père en enlevant son voile devant un anglais, ennemi des Hindous à ce moment-là…Comme cela se faisait à l’époque, c’est moi qui avais conçu le premier costume de Lakmé. Il était de type oriental, avec le ventre à l’air, ce qui a fait scandale ! J’étais pourtant l’innocence même quand j’ai pensé ce costume…

Bizarrement, je n’ai pris conscience des difficultés de cet opéra qu’au bout de trois ans!

Une anecdote au sujet de cet opéra : Une fois, mon deuxième mari m’a dit en revenant de voyage « Tiens, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a parlé de toi et notamment de ta performance sur un morceau, je ne me rappelle plus bien le nom… l’air des… l’air des… des aigrelettes ! » (Rires) Je vous laisse imaginer ma réaction ! (NDLR : Il s’agit en réalité de l’Air des Clochettes)

Que ressent-on lors d’une prestation, sur scène ?

Juste avant le lever du rideau, c’est la mort : on attend que le rideau ne se lève pas, on attend un grand incendie dans la salle, le trac est très violent… Mais on y va, des gens derrière vous poussent sur scène. Alors, il y a des jours où le trac s’en va, où l’on oublie tout d’un coup, et c’est formidable! Mais d’autres jours, on garde ce trac, et de mauvaises pensées vous viennent : vais-je réussir ceci ? Je vais oublier cela !

Les meilleures performances sont celles où l’on rentre vraiment dans le personnage et l’on connait un dédoublement de la personnalité : Lakmé est vraiment là devant soi ! C’est extraordinaire.

Enfin, quand la salle applaudit, tout tombe, on est heureux et soulagé ! En tout cas, si ne serait-ce qu’une personne est contente, alors on est content. J’ai reçu une lettre une fois d’une directrice de maison de retraite : « Merci, quand vous passez à la télévision, les malades ne le sont plus… »

Certains publics sont chauds, d’autres froids. Quand ils sont froids, on essaie d’aller les chercher, ce qui exige d’énormes efforts. Mais il y a des jours où ils ne veulent pas venir…

Pour la préparation avant la prestation, on peut faire une analogie avec les sportifs de haut niveau. Quand je chantais, je ne faisais rien dans la journée. On garde tout pour la soirée, pour pouvoir tout sortir pendant la soirée. En 1998, j’ai vu un reportage sur l’équipe de France de football pendant la coupe du monde : avant le match, l’équipe dormait, jouait… Ils faisaient comme nous ! Ils emmagasinaient des nerfs pour quand ils devraient marquer un but !

Quelles sont les personnalités qui vous ont marquée dans votre carrière ?

Un chanteur a besoin d’un maître musical, et George Prêtre m’a tout appris. Il m’expliquait comment chanter une phrase, faire attendre le public avant de chanter une note aigue, pour lui faire peur… Intuitions, expérience, il a tout… Je l’ai connu à Toulouse, et il a fait toute ma carrière. Il a été promu l’année dernière grand officier de la légion d’honneur.

Il y a aussi mon collègue d’opéra : Alain Vanzo, un ténor avec la voix du bon Dieu… nous avons beaucoup chanté ensemble, je passais parfois plus de temps avec lui qu’avec mon mari ! Il avait beaucoup de qualités humaines par ailleurs.
Sans oublier Xavier Depraz, qui a aussi fait du cinéma, des films policiers, après avoir fait du chant, ou encore Madame Régine Crespin, une très grande femme, très respectée : quand elle rentrait dans une salle, les gens se levaient.

Pierre Boulez a été très gentil et compréhensif avec moi. Une fois, il m’a expliqué une œuvre pendant un quart d’heure, à Londres, alors qu’un tel chef d’orchestre a d’autres choses à faire : c’était une œuvre de Schubert, avec des chœurs d’homme, et des cors …

A l’inverse, j’ai travaillé avec un chef d’orchestre à Vienne qui me disait « vous ne me regardez jamais ! ». Il était épouvantable, je ne ressentais rien du tout avec lui, alors que la relation entre la soliste et le chef d’orchestre est très importante! Mais on n’est pas toujours libre de travailler avec qui l’on veut – on le devient après, quand le nom grandit…

Mady Mesplé

Pourriez-vous nous parler de moments forts de votre carrière ?

Parmi les moments exceptionnels, je peux citer un concert au Teatro Colon de Buenos Aires, où la salle était transportée… osons les mots, ce fut un véritable triomphe !

Une autre fois, alors que je donnais un récital dans la salle de conservatoire de Saint Maur : j’étais dans une disposition fantastique, je faisais ce que je voulais de ma voix… Ces moments-là sont rares, mais magiques.

A l’inverse, parfois, il nous arrive des choses bien moins réjouissantes : une fois, alors que je chantais dans le Dialogue des Carmélites, j’ai eu un trou total : La musique me restait, mais les mots ne me venaient pas. J’ai continué avec la mélodie, en marmonnant quelque chose d’inintelligible !

Qu’est ce qui fait une belle voix pour vous ?

Le timbre bien sûr, mais on n’y peut rien, c’est naturel, comme la couleur des yeux. Pavarotti par exemple, avait un timbre fabuleux… Même si physiquement, il ne nous faisait pas tomber en pamoison, quand il chantait, alors là… Oui, la voix, c’est d’abord une nature, mais après, il faut du travail, et avec le travail, on arrive à changer certaines choses, à les arrondir…
Il vaut mieux être musicien quand on a un timbre comme ça… il faut ressentir qu’on est musicien… et aussi être cultivé. Aujourd’hui, chaque artiste essaie d’avoir des connaissances, pas seulement sur la musique.

Une fois, j’ai entendu une répétition du Crépuscule des dieux qui me faisait pleurer, je suis entrée, c’était Birgit Nilsson, une femme exceptionnelle.

Personnellement, j’ai essayé d’égaliser ma voix au fil du temps : elle était très puissante dans les aigus, plus faible dans les mediums. Grâce au travail j’ai réussi à gagner plusieurs tons vers le bas.

Il est important que l’oreille soit exercée à la justesse. Je cherche toujours la justesse. J’ai connu un chef d’orchestre qui n’était pas « juste », alors quand il chantonnait, il nous faisait détonner ! Mais cette chose est innée, certains pourront travailler autant qu’ils veulent, ils ne chanteront jamais juste. Quand on en est capable, on peut toutefois améliorer cette justesse, pour l’atteindre 99 fois sur 100, mais cela nécessite une concentration à toute épreuve.

Quelles sont les voix que vous préférez aujourd’hui ?

Je pense à Natalie Dessay bien sûr. Dans les sopranos coloratures, il y a Annick Massis, Elizabeth Vidal. Chez les hommes, Ludovic Tezier a une voix superbe aussi.

En dehors du domaine classique, j’aime bien Céline Dion et Mariah Carey. Ce ne sont pas des « chanteuses murmurantes » comme on en entend beaucoup aujourd’hui.

Qu’écoutez-vous comme musique ?

J’écoute très peu de variété, parce que ça ne me parle pas… Ce qui est sûr, c’est que je n’aime pas du tout m’entendre ! Mais maintenant, lorsque je m’entends, je me dis parfois « ah, ce passage n’était pas trop mal ! »

Pourtant, vous savez que vous chantez bien !

J’ai toujours essayé de faire mieux !

Si vous aviez pu rencontrer une personnalité de la musique classique que vous n’avez pas connue, qui auriez-vous choisi ?

Ce qui est sûr, c’est que je choisirais un chef d’orchestre. J’ai discuté avec Prêtre, Boulez. J’aurais peut-être choisi Giulini, qui était un très très grand. J’aurais aimé diriger ! C’est le plus grand métier de la musique…

Que répondriez-vous à quelqu’un qui vous dirait que la musique classique ne l’intéresse pas ?

Je lui dirais : c’est dommage… Au-delà de l’expérience sensorielle et du plaisir qu’elle procure, cette musique aide à traverser les moments difficiles de la vie, j’en sais quelque chose.

La découverte de la musique contemporaine a-t-elle été difficile pour vous ?

Quand vous êtes enfant, vous apprenez des choses carrées : deux et deux font quatre. Tout à coup, vous faites d’autres choses : deux et deux ne font plus quatre, mais cinq ! Betsy Jolas a écrit un quatuor à cordes pour moi, une œuvre d’une difficulté suprême ! Trois instruments et une voix : On était en formation quatuor, et j’étais assise à la place du premier violon ! Nous réussissions à finir une page par séance de 3h de travail, alors que les trois autres étaient très doués, tous trois solistes !

Pour finir, pourriez-vous nous parler d’un air de musique que vous aimez beaucoup ?

Parmi les musiques que j’adore, il y a la 5ème Symphonie de Malher – notamment l’Adagietto : je pleure toutes les larmes de mon corps lorsque je l’écoute… Qu’est ce qui fait que cela m’arrive ? Je ne sais pas… Wagner me fait ça aussi. Une fois, j’étais à Bayreuth avec une amie toulousaine. Comme on savait qu’on allait au Crépusule des dieux, et qu’on pleurait à chaque fois qu’on l’entendait, on s’était dit : « Aujourd’hui on ne va pas être bête, on ne va pas pleurer, car ce n’est pas la première fois qu’on l’entend ! » Mais on a démarré toutes les deux en même temps ! Avec un seul mouchoir pour deux… L’Adagietto de Mahler, c’est comme si tout d’un coup, au moment où je m’y attends le moins, il y avait une révolution qui se faisait dans tout mon corps ! Je ne sais pas pourquoi, je suis bien, et je suis mal à la fois, tellement je suis heureuse !

Le morceau du jour est donc l’Adagietto de la 5ème symphonie de Mahler!