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Franz Schubert – Winterreise – Gute Nacht

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Qu’est-ce que l’Hiver ? C’est une saison vigoureuse, déprimante, stérile, me répondriez-vous. Une définition satisfaisante mais l’hiver n’est certainement pas stérile. Au contraire, la langueur saisonnière qui touche le commun des mortels est une source vive d’inspiration. L’imagination se déploie, la sensibilité s’intensifie, à tel point qu’une œuvre inspirée des rigueurs hivernales aspire au chef d’œuvre. Schubert est là pour en témoigner.

Hélas, les préoccupations schubertiennes ne visent ni l’équinoxe du 21 décembre, ni les bonhommes de neige dans les rues de Vienne. Non, ce qui le travaille, c’est plutôt l’hiver de sa vie. En 1827, Schubert a 30 ans et reste relativement peu connu, constamment éclipsé par le maître Beethoven, à qui il voue une admiration sans bornes. Mais voilà, Ludwig van meurt et dans un élan de passion, c’est Schubert qui va reprendre le flambeau. Conscient que sa fin est proche – il mourra un an plus tard –  il se dévouera corps et âme à sa Muse. Pour produire les œuvres qui sont certainement les plus inspirées et les plus profondes de sa courte carrière.

Pendant cette période, il compose Die Winterreise – « Le Voyage d’Hiver » – comme pour signifier au monde qu’il entame sa dernière marche, vers sa mort inéluctable. Il s’agit d’un cycle de 24 lieder mettant en musique les textes de Wilhelm Müller – poète allemand dont il s’est déjà inspiré pour composer « La Belle Meunière » (Die Schöne Müllerin). Le morceau suivant est le lied introducteur, nommé « Gute Nacht » – « Bonne Nuit ». Le héros-poète anonyme dont il est question (cf. les paroles, plus bas) s’apprête à prendre la route en solitaire après avoir fui sa logeuse et sa fille. Errant sur les routes enneigées et dormant à la belle étoile, voici bel et bien un Rimbaud hanté par sa Bohême qui démarre un long voyage d’hiver.

Voici les paroles :

Fremd bin ich eingezogen,
fremd zieh’ich wieder aus.
Der Mai war mir gewogen
mit manchem Blumenstrauß.
Das Mädchen sprach von Liebe,
die Mutter gar von Eh’,
nun ist die Welt so trübe,
der Weg gehüllt in Schnee.

Ich kann zu meiner Reisen
nicht wählen mit der Zeit;
muß selbst den Weg mir weisen
in dieser Dunkelheit.
Es zieht ein Mondenschatten
als mein Gefährte mit,
und auf den weißen Matten
such’ich des Wildes Tritt.

Was soll ich länger weilen,
daß man mich trieb’hinaus?
Laß irre Hunde heulen
vor ihres Herren Haus!
Die Liebe liebt das Wandern
Gott hat sie so gemacht
von Einem zu dem Andern,
fein Liebchen, gute Nacht!

Will dich im Traum nicht stören,
wär’schad um deine Ruh’,
sollst meinen Tritt nicht hören
sacht,sacht die Türe zu!
Schreib’im Vorübergehen
ans Tor dir:gute Nacht,
damit du mögest sehen,
an dich hab’ich gedacht.

Traduction :

En étranger je suis venu,
en étranger m’en suis allé.
Le mois de mai fut accueillant
avec ses mille fleurs.
La jeune fille parlait d’amour,
sa mère de mariage.
À présent la nature est si désolée,
le sentier couvert de neige.

J’ai dû me mettre en route
sans choisir le moment,
et chercher mon chemin
tout seul dans l’obscurité.
Un rayon de lune
est mon seul compagnon,
et sur la blanche prairie
je suis la trace du gibier.

Pourquoi davantage m’attarder,
jusqu’à ce que l’on me chasse ?
Laissez les chiens hurler
devant la maison de leur maître ;
l’amour aime errer
Dieu l’a fait ainsi
d’un objet à l’autre.
Ma bien-aimée, bonne nuit !

Je ne veux pas troubler tes rêves,
ce serait dommage pour ton repos.
Tu n’entendras pas résonner mon pas,
doucement je ferme la porte !
Et j’écris en passant ta grille
un mot pour toi : Bonne nuit,
afin que tu puisses voir
que j’ai pensé à toi.

Le morceau est chanté par le regretté Dietrich Fischer-Diskau, qui décidément nous a légué un riche héritage que nous chérissons aujourd’hui au plus profond de nos cœurs. Gute Nacht, süßer Prinz.