Rencontres – Mady Mesplé

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Mady Mesplé est une célèbre soprano française, qui s’est illustrée dans plusieurs grands rôles d’opéra au long de sa carrière. Elle vient de faire paraître La Voix du corps, un livre dans lequel elle revient sur sa carrière, ainsi que sur la maladie de Parkinson dont elle souffre depuis plusieurs années.

Mady Mesplé, la voix du corps

Mady Mesplé nous avait donné rendez-vous au café Le Carré, place Saint-Augustin. Lorsque nous sommes arrivés, la première chose qui nous a frappés chez elle a été son œil vif, reflet de son intelligence et de son caractère bien trempé. L’heure que nous avons passée en sa compagnie a été passionnante. Nous avons bien entendu évoqué son livre émouvant, puis la conversation a dévié vers des sujets plus musicaux. Nous tenons à remercier chaleureusement Mady Mesplé pour sa disponibilité et sa gentillesse, ainsi que sa sœur et son attachée de presse. Voici une synthèse de notre entrevue :

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Je l’ai fait à la demande de l’association France Parkinson, car on m’a dit que je pouvais aider certaines personnes. Alors je l’ai fait… Françoise Carriez, qui m’a aidée à l’écrire, est une femme remarquable. Elle a trouvé les mots pour dire ce que je voulais dire.

Ce que je voulais entre autres, c’était faire passer un message : il faut se battre et garder espoir. Si l’esprit va bien, le corps va mieux.

Comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris que vous étiez malade ?

Quand je l’ai su, je n’y croyais pas, je ne savais même pas ce que c’était. Je me suis rendu compte que des choses changeaient. D’abord, je ressentais une très grande fatigue. Les médecins ne comprenaient pas pourquoi. J’ai toujours eu une tension très basse, et parfois je me sentais très mal à la fin du deuxième acte à l’opéra et je m’effondrais pendant quelques secondes. C’est cette même fatigue que j’ai connue au début de ma maladie. Un grand docteur parisien m’a donné des médicaments qui m’ont permis de passer le « flirt », période d’environ 5 ans pendant laquelle la maladie vous laisse tranquille. Mais après, celle-ci évoluant, il a fallu l’accepter.

Mady Mesplé

Parlons un peu de musique et de votre carrière. Pouvez-vous nous parler de votre relation à Lakmé, le rôle de votre vie ?

J’ai entendu au début de ma carrière que c’était un rôle insipide, que le personnage n’intéressait personne… Je me suis donc dit qu’il fallait que j’y trouve quelque chose. J’ai disséqué son personnage, et je lui ai trouvé du caractère, et du courage : quand même, elle sait qu’elle encourt la fureur de son père en enlevant son voile devant un anglais, ennemi des Hindous à ce moment-là…Comme cela se faisait à l’époque, c’est moi qui avais conçu le premier costume de Lakmé. Il était de type oriental, avec le ventre à l’air, ce qui a fait scandale ! J’étais pourtant l’innocence même quand j’ai pensé ce costume…

Bizarrement, je n’ai pris conscience des difficultés de cet opéra qu’au bout de trois ans!

Une anecdote au sujet de cet opéra : Une fois, mon deuxième mari m’a dit en revenant de voyage « Tiens, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a parlé de toi et notamment de ta performance sur un morceau, je ne me rappelle plus bien le nom… l’air des… l’air des… des aigrelettes ! » (Rires) Je vous laisse imaginer ma réaction ! (NDLR : Il s’agit en réalité de l’Air des Clochettes)

Que ressent-on lors d’une prestation, sur scène ?

Juste avant le lever du rideau, c’est la mort : on attend que le rideau ne se lève pas, on attend un grand incendie dans la salle, le trac est très violent… Mais on y va, des gens derrière vous poussent sur scène. Alors, il y a des jours où le trac s’en va, où l’on oublie tout d’un coup, et c’est formidable! Mais d’autres jours, on garde ce trac, et de mauvaises pensées vous viennent : vais-je réussir ceci ? Je vais oublier cela !

Les meilleures performances sont celles où l’on rentre vraiment dans le personnage et l’on connait un dédoublement de la personnalité : Lakmé est vraiment là devant soi ! C’est extraordinaire.

Enfin, quand la salle applaudit, tout tombe, on est heureux et soulagé ! En tout cas, si ne serait-ce qu’une personne est contente, alors on est content. J’ai reçu une lettre une fois d’une directrice de maison de retraite : « Merci, quand vous passez à la télévision, les malades ne le sont plus… »

Certains publics sont chauds, d’autres froids. Quand ils sont froids, on essaie d’aller les chercher, ce qui exige d’énormes efforts. Mais il y a des jours où ils ne veulent pas venir…

Pour la préparation avant la prestation, on peut faire une analogie avec les sportifs de haut niveau. Quand je chantais, je ne faisais rien dans la journée. On garde tout pour la soirée, pour pouvoir tout sortir pendant la soirée. En 1998, j’ai vu un reportage sur l’équipe de France de football pendant la coupe du monde : avant le match, l’équipe dormait, jouait… Ils faisaient comme nous ! Ils emmagasinaient des nerfs pour quand ils devraient marquer un but !

Quelles sont les personnalités qui vous ont marquée dans votre carrière ?

Un chanteur a besoin d’un maître musical, et George Prêtre m’a tout appris. Il m’expliquait comment chanter une phrase, faire attendre le public avant de chanter une note aigue, pour lui faire peur… Intuitions, expérience, il a tout… Je l’ai connu à Toulouse, et il a fait toute ma carrière. Il a été promu l’année dernière grand officier de la légion d’honneur.

Il y a aussi mon collègue d’opéra : Alain Vanzo, un ténor avec la voix du bon Dieu… nous avons beaucoup chanté ensemble, je passais parfois plus de temps avec lui qu’avec mon mari ! Il avait beaucoup de qualités humaines par ailleurs.
Sans oublier Xavier Depraz, qui a aussi fait du cinéma, des films policiers, après avoir fait du chant, ou encore Madame Régine Crespin, une très grande femme, très respectée : quand elle rentrait dans une salle, les gens se levaient.

Pierre Boulez a été très gentil et compréhensif avec moi. Une fois, il m’a expliqué une œuvre pendant un quart d’heure, à Londres, alors qu’un tel chef d’orchestre a d’autres choses à faire : c’était une œuvre de Schubert, avec des chœurs d’homme, et des cors …

A l’inverse, j’ai travaillé avec un chef d’orchestre à Vienne qui me disait « vous ne me regardez jamais ! ». Il était épouvantable, je ne ressentais rien du tout avec lui, alors que la relation entre la soliste et le chef d’orchestre est très importante! Mais on n’est pas toujours libre de travailler avec qui l’on veut – on le devient après, quand le nom grandit…

Mady Mesplé

Pourriez-vous nous parler de moments forts de votre carrière ?

Parmi les moments exceptionnels, je peux citer un concert au Teatro Colon de Buenos Aires, où la salle était transportée… osons les mots, ce fut un véritable triomphe !

Une autre fois, alors que je donnais un récital dans la salle de conservatoire de Saint Maur : j’étais dans une disposition fantastique, je faisais ce que je voulais de ma voix… Ces moments-là sont rares, mais magiques.

A l’inverse, parfois, il nous arrive des choses bien moins réjouissantes : une fois, alors que je chantais dans le Dialogue des Carmélites, j’ai eu un trou total : La musique me restait, mais les mots ne me venaient pas. J’ai continué avec la mélodie, en marmonnant quelque chose d’inintelligible !

Qu’est ce qui fait une belle voix pour vous ?

Le timbre bien sûr, mais on n’y peut rien, c’est naturel, comme la couleur des yeux. Pavarotti par exemple, avait un timbre fabuleux… Même si physiquement, il ne nous faisait pas tomber en pamoison, quand il chantait, alors là… Oui, la voix, c’est d’abord une nature, mais après, il faut du travail, et avec le travail, on arrive à changer certaines choses, à les arrondir…
Il vaut mieux être musicien quand on a un timbre comme ça… il faut ressentir qu’on est musicien… et aussi être cultivé. Aujourd’hui, chaque artiste essaie d’avoir des connaissances, pas seulement sur la musique.

Une fois, j’ai entendu une répétition du Crépuscule des dieux qui me faisait pleurer, je suis entrée, c’était Birgit Nilsson, une femme exceptionnelle.

Personnellement, j’ai essayé d’égaliser ma voix au fil du temps : elle était très puissante dans les aigus, plus faible dans les mediums. Grâce au travail j’ai réussi à gagner plusieurs tons vers le bas.

Il est important que l’oreille soit exercée à la justesse. Je cherche toujours la justesse. J’ai connu un chef d’orchestre qui n’était pas « juste », alors quand il chantonnait, il nous faisait détonner ! Mais cette chose est innée, certains pourront travailler autant qu’ils veulent, ils ne chanteront jamais juste. Quand on en est capable, on peut toutefois améliorer cette justesse, pour l’atteindre 99 fois sur 100, mais cela nécessite une concentration à toute épreuve.

Quelles sont les voix que vous préférez aujourd’hui ?

Je pense à Natalie Dessay bien sûr. Dans les sopranos coloratures, il y a Annick Massis, Elizabeth Vidal. Chez les hommes, Ludovic Tezier a une voix superbe aussi.

En dehors du domaine classique, j’aime bien Céline Dion et Mariah Carey. Ce ne sont pas des « chanteuses murmurantes » comme on en entend beaucoup aujourd’hui.

Qu’écoutez-vous comme musique ?

J’écoute très peu de variété, parce que ça ne me parle pas… Ce qui est sûr, c’est que je n’aime pas du tout m’entendre ! Mais maintenant, lorsque je m’entends, je me dis parfois « ah, ce passage n’était pas trop mal ! »

Pourtant, vous savez que vous chantez bien !

J’ai toujours essayé de faire mieux !

Si vous aviez pu rencontrer une personnalité de la musique classique que vous n’avez pas connue, qui auriez-vous choisi ?

Ce qui est sûr, c’est que je choisirais un chef d’orchestre. J’ai discuté avec Prêtre, Boulez. J’aurais peut-être choisi Giulini, qui était un très très grand. J’aurais aimé diriger ! C’est le plus grand métier de la musique…

Que répondriez-vous à quelqu’un qui vous dirait que la musique classique ne l’intéresse pas ?

Je lui dirais : c’est dommage… Au-delà de l’expérience sensorielle et du plaisir qu’elle procure, cette musique aide à traverser les moments difficiles de la vie, j’en sais quelque chose.

La découverte de la musique contemporaine a-t-elle été difficile pour vous ?

Quand vous êtes enfant, vous apprenez des choses carrées : deux et deux font quatre. Tout à coup, vous faites d’autres choses : deux et deux ne font plus quatre, mais cinq ! Betsy Jolas a écrit un quatuor à cordes pour moi, une œuvre d’une difficulté suprême ! Trois instruments et une voix : On était en formation quatuor, et j’étais assise à la place du premier violon ! Nous réussissions à finir une page par séance de 3h de travail, alors que les trois autres étaient très doués, tous trois solistes !

Pour finir, pourriez-vous nous parler d’un air de musique que vous aimez beaucoup ?

Parmi les musiques que j’adore, il y a la 5ème Symphonie de Malher – notamment l’Adagietto : je pleure toutes les larmes de mon corps lorsque je l’écoute… Qu’est ce qui fait que cela m’arrive ? Je ne sais pas… Wagner me fait ça aussi. Une fois, j’étais à Bayreuth avec une amie toulousaine. Comme on savait qu’on allait au Crépusule des dieux, et qu’on pleurait à chaque fois qu’on l’entendait, on s’était dit : « Aujourd’hui on ne va pas être bête, on ne va pas pleurer, car ce n’est pas la première fois qu’on l’entend ! » Mais on a démarré toutes les deux en même temps ! Avec un seul mouchoir pour deux… L’Adagietto de Mahler, c’est comme si tout d’un coup, au moment où je m’y attends le moins, il y avait une révolution qui se faisait dans tout mon corps ! Je ne sais pas pourquoi, je suis bien, et je suis mal à la fois, tellement je suis heureuse !

Le morceau du jour est donc l’Adagietto de la 5ème symphonie de Mahler!

  • http://www.facebook.com/profile.php?id=100001263608635 Zacchée Monsegurtrentetrois-ov

     Merci pour cet entretien que vous avez réalisé avec une artiste que j’ai connue depuis toujours puisqu’elle commença sa carrière l’année où je naquis

    • http://www.facebook.com/profile.php?id=599686267 Goffredo O’Zoo

      ça a surtout été un plaisir et un honneur pour nous :)

  • http://www.facebook.com/profile.php?id=100000325371954 Catherine le Guellaut

    Mme masplé vous m’avez donné les plus belles heures de ma vie…acceptez mes sincères et cordiales salutations… C. LE SAUX- Brueil en Vexin ( le1 !)