Série Dies Irae 3/3 – Hector Berlioz – Requiem – Dies Irae

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Hector BerliozNous terminons aujourd’hui notre série, avec le magnifique Dies Irae du Requiem de Berlioz. Chez ce dernier, il ne fait qu’un avec le Tuba Mirum, qui vient juste après, et qui est la séquence dans laquelle résonnent les trompettes du Jugement Dernier.

Le compositeur dira de son Requiem: « Si j’étais menacé de voir brûler mon oeuvre entière, moins une partition, c’est pour la Messe des morts que je demanderais grâce ».

Une fois n’est pas coutume, je commence par la musique, car l’analyse que j’en ai faite est un peu longue, et je ne voudrais pas importuner ceux que celle-ci pourrait ennuyer! Robert Shaw dirige ici l’Atlanta Symphony Orchestra..

Deux grandes parties, donc:

Dies Irae

Paroles:

Dies Irae, Dies Illae,
Solvet Saeclum, In Favilla,
Teste David cum Sybilla

Quantus Tremor est futurus,
Quando Judex est venturus,
Cuncta stricte discussurus

Partie 1: (0:00) La séquence commence gravement, avec les violoncelles et contrebasses à l’unisson, relayés par les vents et les sopranos, à l’unisson encore: présentation du Dies Irae, qui commence de manière très épurée, pour se terminer par une montée « bourdonnante » de toutes les cordes (avec l’entrée en scène des violons et altos), se terminant sur une note dramatique (tierce de si bémol mineur)…

Partie 2: (2:48) Plus courte que la précédente, avec un mouvement très saccadé produit par les ténors, comme si les hommes et femmes qui allaient être jugés haletaient, saisis d’une angoisse de plus en plus grande … Comme auparavant, cette partie se finit par une volée de notes montantes jouée par les cordes, un peu plus longue qu’avant et en allant un peu plus haut, pour s’achever encore sur une tierce mineur (tierce de ré mineur)…

Partie 3: (4:02) Les paroles sont celles de la deuxième strophe, insistant sur la crainte (Quantus tremor…) La tension monte, on sent que ça se rapproche… Troisième et dernier bourdonnement ascendant des cordes, toujours plus long, mais qui se termine différemment, sur une note plus majestueuse (tonique de mi bémol majeur), annonçant le Tuba Mirum.

Tuba Mirum

Paroles

Tuba mirum spargens sonum
Per sepúlcra regiónum,
Coget omnes ante thronum

Mors stupébit et Natúra,
Cum resúrget creatúra,
Judicánti responsúra.

Liber scriptus proferétur,
In quo totum continétur,
Unde Mundus judicétur.

Judex ergo cum sedébit,
Quidquid latet apparébit,
Nil inúltum remanébit.

« Introduction »: (5:15) Les trompettes (et autres cuivres) du Jugement Dernier retentissent les unes après les autres,  depuis les quatre coins de l’orchestre, comme le voulait Berlioz…

Partie 1: (6:26) Première strophe, terrible: les trompettes du Jugement Dernier réveillent les morts, appelés à comparaître devant le Juge suprême… Là, les choeurs et les cors, les percussions et les autres instruments viennent se mêler dans une tempête musicale rare…

Partie 2: (7:28) Deuxième strophe, plus calme, commençant avec les basses, accompagnées de la contrebasse frémissant de façon menaçante, comme des apparitions fugitives de la Mort… Cette strophe est répétée à deux reprises.

Partie 3: (8:48, deuxième vidéo) Troisième strophe, les trompettes reviennent, comme dans ce que j’ai appelé l’introduction – mais avec les paroles en plus…

Partie 4: (9:56) Quatrième strophe, de la même manière que la première strophe, puis Berlioz reprend la deuxième strophe. On croit que c’est fini au milieu de la deuxième strophe, mais non! …

Partie 5: (11:05) Très doucement, cela reprend avec le « judicanti responsura », contrastant avec la tempête précédente, et annonçant la séquence suivante, le Quid sum miser (Pauvre de moi, que dirai-je alors…)…

Berlioz et son Requiem

Berlioz évoque la première de son Requiem, qui eut lieu aux Invalides, dans ses Mémoires (chapitre 46). Les détracteurs du compositeur étaient nombreux, tant politiques que musicaux … On avait entre autres imposé le chef d’orchestre Habeneck à Berlioz, alors que les deux hommes étaient en froid. Voici le passage dans lequel il raconte une anecdote devenue célèbre:

« Mes exécutants étaient divisés en plusieurs groupes assez distants les uns des autres, et il faut qu’il en soit ainsi pour les quatre orchestres d’instruments de cuivre que j’ai employés dans le Tuba mirum, et qui doivent occuper chacun un angle de la grande masse vocale et instrumentale. Au moment de leur entrée, au début du Tuba mirum qui s’enchaîne sans interruption avec le Dies irae, le mouvement s’élargit du double; tous les instruments de cuivre éclatent d’abord à la fois dans le nouveau mouvement, puis s’interpellent et se répondent à distance, par des entrées successives, échafaudées à la tierce supérieure les unes des autres. Il est donc de la plus haute importance de clairement indiquer les quatre temps de la grande mesure à l’instant où elle intervient. Sans quoi ce terrible cataclysme musical, préparé de si longue main, où des moyens exceptionnels et formidables sont employés dans des proportions et des combinaisons que nul n’avait tentées alors et n’a essayées depuis, ce tableau musical du Jugement Dernier, qui restera, je l’espère, comme quelque chose de grand dans notre art, peut ne produire qu’une immense et effroyable cacophonie.

Par suite de ma méfiance habituelle, j’étais resté derrière Habeneck et, lui tournant le dos, je surveillais le groupe des timbaliers, qu’il ne pouvait pas voir, le moment approchant où ils allaient prendre part à la mêlée générale. Il y a peut-être mille mesures dans mon Requiem. Précisément sur celle dont je viens de parler, celle où le mouvement s’élargit, celle où les instruments de cuivre lancent leur terrible fanfare, sur la mesure unique enfin dans laquelle l’action du chef d’orchestre est absolument indispensable, Habeneck baisse son bâton, tire tranquillement sa tabatière et se met à prendre une prise de tabac. J’avais toujours l’œil de son côté; à l’instant je pivote rapidement sur un talon, et m’élançant devant lui, j’étends mon bras et je marque les quatre grands temps du nouveau mouvement. Les orchestres me suivent, tout part en ordre, je conduis le morceau jusqu’à la fin, et l’effet que j’avais rêvé est produit. Quand, aux derniers mots du chœur, Habeneck vit le Tuba mirum sauvé: « Quelle sueur froide j’ai eue, me dit-il, sans vous nous étions perdus! — Oui, je le sais bien, répondis je en le regardant fixement. » Je n’ajoutai pas un mot … L’a-t-il fait exprès?… Serait-il possible que cet homme, d’accord avec M. XX…, qui me détestait, et les amis de Cherubini ait osé méditer et tenter de commettre une aussi basse scélératesse?… Je n’y veux pas songer… Mais je n’en doute pas. Dieu me pardonne si je lui fais injure.

Le succès du Requiem fut complet, en dépit de toutes les conspirations, lâches ou atroces, officieuses et officielles, qui avaient voulu s’y opposer. »

Allez, si vous avez réussi à lire jusque là, pour vous féliciter, voici la partition du Dies Irae de Berlioz!

Et en BONUS: merci à Arslane pour sa suggestion, dans un style plus rock, avec le Dies Irae de Karl Jenkins